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Table ronde ethnologie

Le rôle de la recherche ethnologique dans la vitalisation de la culture traditionnelle

Dans le cadre du colloque international CQPV 2011 sur Les mesure de soutien au patrimoine immatériel: gouvernements, institution et municipalités.
Québec, 17 avril 2011

MARC BOLDUC, modérateur
PIERRE CHARTRAND directeur du Centre Mnémo
MARCEL BENETEAU coordonnateur du Département de folklore et ethnologie de l’Amérique française (Université de Sudbury), membre de la direction du Centre franco- ontarien de folklore & président de l’Association canadienne d’ethnologie et de folklore
CELIA FORGET chargée de cours en ethnologie (Université Laval) & consultante en patrimoine,
CHARLES QUIMBERT vice-président, Fédérations des associations de musiques et danses traditionnelles & directeur de Dastum (France)
DANIELLE MARTINEAU Centre du patrimoine vivant de Lanaudière

Transcription

Marc Bolduc : On va y aller avec Monsieur Chartrand pour commencer.

Pierre Chartrand : Bonjour tout le monde! Je vais parler en tant que directeur du Centre Mnémo qui existe depuis 20 ans, mais aussi en tant qu’interprète et acteur dans le milieu de la danse depuis le début des années 70. En fait, la question est de savoir la place de la recherche dans la vitalisation de la culture traditionnelle. Je me suis posé la question d’un point de vue un peu historique : qu’est-ce qui s’est passé depuis une quarantaine d’année? Pourquoi 40 ans? Parce que ça fait 40 ans que j’en fais puis j’ai aussi été fasciné. Je vois déjà deux choses : c’est qu’il y a la valorisation des pratiques traditionnelles auprès des gens collectés. Selon moi, il y a une chose qui est claire – et je suis très heureux parce que c’est revenu à plusieurs moments durant la fin de semaine : lorsqu’on collecte des gens, le premier impact, ou du moins un impact très important, ce n’est pas tant qu’on préserve cette mémoire en faisant un inventaire, mais c’est aussi l’effet qui est produit sur les porteurs de traditions. On a des exemples types, je pourrais vous en donner un du Centre Mnémo. En 2000, on a travaillé avec la danse traditionnelle dans la vallée de la Gatineau. Cette collecte a été réalisée par Raymond Beauchamp, Francine Cicare et Lucien Barrette. Évidemment, lorsqu’on a publié, on a été voir les couleurs de chaque village. On a alors vu leurs photos, des danseurs, tout ça. On a fait un lancement du livre dans le coin. La section régionale de Télé-Québec était là. À ce moment, les gens venaient me voir et disaient « Pierre, c’est fantastique! Avant, on considérait nos danses un peu comme quétaines, et là, il y a pleins de gens qui viennent à nos danses. Ils se remettent un peu à danser. » Ainsi, l’effet de mise en valeur des porteurs de traditions par nos collègues, c’est un aspect non négligeable de cette collecte. Par contre, j’ai évidemment pris le sujet par rapport à la recherche, aux collectes sur le milieu. On peut se demander quel est l’impact des urbanistes et des gens qui reprennent les données qui sont collectées. À ce niveau, je dirais qu’il y a un changement de paradigme depuis quelques décennies. Pour ceux qui connaissent moins les collectes, je vais parler essentiellement de danse et de musique puisque c’est mon sujet. Les collectes en danse et en musique débutent dans le milieu des années 50. Simonne Voyer a commencé à collecter en 55-56. Le disque l’Acadie/Québec, c’était aussi dans le milieu des années 50. On a alors commencé à avoir des collectes dans le domaine. Dans les années 70, c’était une chose de base : toute personne qui performait la musique et la danse traditionnelles se référait aux collectes. C’était presqu’un pèlerinage pour un danseur ou un musicien de dire « tiens! je veux partir un groupe. Je veux faire de la scène, n’importe quoi. Je vais aller aux archives de folklore. » Parce que c’était vécu comme ça, la référence aux collectes était quand même un point essentiel. Prenez vos discographies… J’ai aussi fait l’exercice d’ailleurs. Prenez les nouvelles productions discographiques et comparez le rapport qui est fait aux collectes versus des anciennes pratiques des années 70-80. Dans les années 70-80, la plupart des […] sont enregistrés et font toujours références à un porteur de tradition, à une collecte ou un disque lié à une collecte. On prend les fameuses collections d’oratoire, vous savez, ce genre de collections-là. On fait donc référence à un porteur de tradition. Ce qui arrive dans les années 90-2000, c’est qu’il y a un phénomène de création qui prend énormément d’ampleur, qui est très intéressant. La création prend de l’ampleur, prend de l’importance et ça peut être dû à différentes raisons. Je pense notamment à la professionnalisation du milieu de la musique traditionnelle. Ça va d’ailleurs de pair avec ce qu’on appelle la musique trad. Le mouvement de la musique trad est plus professionnalisé que l’était le mouvement des milieux de la musique et de la danse traditionnelles des années 70-80. Étant beaucoup plus professionnel, la création prend beaucoup d’importance pour diverses raisons, entre autres le financement. Vous savez que ceux qui sont financés par les Conseils des arts, que ce soit du Québec ou du Canada, on nous demande de faire de la création. Ce n’est pas la principale raison, mais cela en est une entres autres. Il y a un incitatif à faire de la création. Il y a aussi la question des communications puisque, obligé moi-même d’envoyer mes enfants, un jeune qui joue du piano dans le milieu des jeunes, leur première source, c’est vous [dans la salle]. Autant, dans les années 70 on se disait « on veut aller aux archives ». Maintenant, on remonte, on va sur Google. C’est l’archive principale à ce niveau. J’en parlerai à la fin. Il faut prendre acte de ce changement de mentalité. Il faut que les jeunes aient des centres de documentation dont le Centre Mnémo entre autres. Il faut qu’on réagisse et qu’on s’enligne vers cette nouvelle génération qui consulte les données qui peuvent nourrir leur création. Et, je dis bien… Pour moi, la création en musique traditionnelle ce n’est pas… J’aimais bien tout à l’heure l’image de madame Fonseca qui disait que le patrimoine immatériel fait référence aux racines. La collecte, pour moi, c’est le terreau dans laquelle pousse la fameuse plante et la création comme une autre branche : il y a ceux qui restent et qui veulent reproduire, d’une façon ou d’une autre – on voit toujours de façon personnelle le répertoire collecté – et il y a ceux qui créent. Évidemment, la création peut aussi être nourrie par la collecte. Donc, il y a une nouvelle mentalité et il faut que les centres de documentation prennent le taureau par les cornes comme on dit. À ce niveau, je vais couper court. En fait, je crois que le Centre Mnémo a un projet qui est entre autre de fédérer les centres de documentation et divers organismes. Il y a le CVPL, le CRAPO, le Musée de l’accordéon. Il y en a plein! Il y a le Centre de documentation Marius Barbeau. Ce qui nous intéresse, nous, c’est que la nouvelle génération qui veut s’en aller dans la musique traditionnelle ait accès aux centres qui ont une richesse énorme qui n’est justement pas connue de cette nouvelle génération. Ainsi, je crois que de fédérer et d’avoir un seul portail pour donner l’accès au catalogue de chacun des centres est un premier pas. Je sais qu’il y a beaucoup d’embûches. On parlait de la question de la protection intellectuelle. Ça ne veut pas dire qu’on peut mettre toutes nos collectes seules en ligne. Ça, c’est autre chose. Mais, déjà de savoir ce qui se trouve partout au Québec, ça serait fort important.

M. Bolduc : Je passe donc la parole à madame Célia Forget.

Célia Forget : Bonjour à tous! Comme l’a dit Marc Bolduc, je viens parler d’un cours que je donne à l’université cette session-ci : Traditions et actions culturelles. D’ailleurs, je tiens à dire qu’il y a un de mes étudiants dans la salle, il faut donc que je fasse attention à ce que je vais dire! Mais, avant de vous parler de ce cours et de comment j’en suis venue à la réflexion sur le patrimoine immatériel et les actions culturelles, je pense qu’il faut que je retrace le parcours qui m’a amené à travailler sur le patrimoine immatériel. D’abord, il faut savoir que je suis tombée dans la marmite du patrimoine immatériel en 2007, lors d’un post-doctorat que j’ai réalisé à l’Université Laval. J’ai fait ce post-doctorat en tant que coordonatrice de l’Inventaire des ressources ethnologiques du patrimoine immatériel, plus connu sous le nom d’IREPI et dans lequel nous circulons à travers la province de Québec à la rencontre des traditions et des savoir-faire. D’ailleurs, j’ai rencontré plusieurs d’entre vous à cette occasion-là. Ça m’a quand même permis d’avoir une certaine base à savoir ce qu’est un inventaire sur le patrimoine immatériel. Par la suite, ça m’a amené à avoir des collaborations internationales où j’ai pu voir ce qui se faisait dans d’autres pays. Notamment, en France où j’ai collaboré avec le ministère de la Culture pendant un certain temps pour voir à l’application des inventaires et de ce que seraient les dossiers de candidatures en France. J’ai également travaillé en Haïti et au Maroc pour voir – j’en avais parlé dans une de mes questions – les problèmes de classifications du patrimoine immatériel. Donc, c’est la base sur laquelle je me suis appuyée pour réfléchir à ce qu’est le patrimoine immatériel. Suite à cela, de nombreuses réflexions ont surgi lors d’événements ou de réalisations. Par exemple, une réalisation qui est encore en cours actuellement, avec madame Laviolette et madame St-Pierre, sur une grille du patrimoine immatériel, une grille de classification de toutes ces pratiques qui nous ont amenés à beaucoup réfléchir sur ce qu’est le patrimoine immatériel. Il y a également un événement qui avait lieu ici à Québec en 2008 lors de la 16e assemblée générale d’ICOMOS où le thème était patrimoine immatériel et patrimoine matériel. En fait, je veux encore donner le volet jeunesse pour cette réflexion. En bref, tout cela m’a permis de réfléchir plus sur la question du patrimoine immatériel comme collecte ou comme sauvegarde, mais jamais sur l’aspect de la valorisation. Et ça, c’est un constat qui a été fait. On en a parlé beaucoup pendant ces trois jours : comment mettre en valeur le patrimoine immatériel? C’est à partir de ces questionnements que le cours a été fondé et nous avons poursuivi cette réflexion pendant la session sur ce qu’est l’action culturelle. Pour vous parler de ces différentes réflexions, il faudrait que je commence par vous parler de la recherche-action qui est une forme de recherche qui est menée en ethnologie. Il faut savoir que la recherche-action peut être vue selon deux trajectoires : soit on part de l’action pour faire des recherches, donc pour réfléchir à ces connaissances théoriques; soit, au contraire, on part de la recherche pour arriver à l’action. En ethnologie, je dirais que c’est la formule qui est beaucoup adoptée à ce jour en tout cas. Il s’agit de partir de nos enquêtes ethnologiques pour ensuite réussir à former des actions culturelles avec la communauté. Je ne vous ferai pas d’historique de ce qu’est la recherche-action, mais il faut savoir qu’il y a des grands courants sur lesquels est fondée la recherche-action, notamment l’implication de la communauté dans tout le processus de recherche, c’est-à-dire que les acteurs sont impliqués dès le départ. Il faut ajouter une grande communication entre les chercheurs et les acteurs dans tout le processus de réalisation des actions culturelles. Généralement, la recherche-action implique une volonté de changement ou de résoudre un problème communautaire et également de comprendre les théories à travers l’action, inspirant ainsi une zone de spirale. C’est-à-dire que l’action va permettre la réflexion et la réflexion va permettre de nouvelles actions, etc. Cette recherche-action amène à la réalisation des actions culturelles. Mais, qu’est-ce qu’une action culturelle? Il y a souvent des termes qui accompagnent cette notion d’action culturelle tels que médiation culturelle, activité, démocratisation culturelle, démocratie culturelle. Qu’est-ce qu’une action culturelle? Pour ça, je vais reprendre une définition qui a été apportée par un chercheur, Pierre-Yves. Je le cite ici : « l’action culturelle est fondée sur la conviction fondamentale que développer l’offre culturelle, par des actions soutenues conçues sur le long terme, permet de rendre la culture accessible à tous, en autant que d’une certaine façon, elle contribue à unifier une société par ailleurs divisée sur de multiples points. La culture pour tous, telle est la perspective de l’action culturelle. » Une action culturelle doit donc durer et elle doit être répétée pour que la transmission culturelle puisse se faire. Dans le cadre du cours Traditions et actions culturelles, nous avons essayé de faire un état des lieux de toutes les actions culturelles qui avaient pu être menées, principalement au Québec mais également à l’étranger. C’est grâce à cette analyse, qui avait pour vocation de développer l’esprit critique chez les étudiants, que nous avons pu faire un état des choses et que eux-mêmes maintenant vont être amenés à réaliser des actions culturelles. Ainsi, ils ont trois projets dont je vais parler un petit peu plus tard. Pour faire cet état des lieux, je voulais vous donner quelques exemples dans les thématiques qui ont été abordées. Tout d’abord, nous avons essayé de voir ce qui se faisait au niveau de l’école. Il y a eu une table ronde à ce sujet et on voit l’importance que cette transmission du patrimoine immatériel puisse se faire par des actions culturelles menées avec les écoles. À ce titre, je vous invite à lire un article qui a été écrit par Cécile Duvelle, dans un livre sur la problématique « patrimoine immatériel et musique », qui amenait l’exemple d’un musée-école, à Puçol en Espagne où un enseignant, voyant la dégradation des pratiques traditionnelles autour de lui, a décidé d’intégrer à son programme éducatif toutes ces notions de tradition locale et de milieu naturel. 40 ans plus tard, grâce à la popularité et l’intégration de ces connaissances chez les enfants, cette action a permis la sauvegarde de ces pratiques traditionnelles locales et un ajustement ou une revitalisation de ce patrimoine culturel immatériel en Espagne. C’est un point tout à fait intéressant qui, peut-être, pourrait ici servir d’exemple. Un autre point également, je ne sais pas si vous êtes familier avec un film qui a été réalisé au Québec en 2010, Porteur d’espoir par Fernand Dansereau, où une recherche-action avait été menée dans une école de McMasterville. En fait, les enfants devaient résoudre, sur un an, une recherche-action pour résoudre un problème communautaire. Cette initiative a été très fructueuse et je tiens à dire que ça pourrait être un projet intéressant à développer dans le cadre du patrimoine immatériel. Il s’agirait de voir quels seraient les projets porteurs à ce niveau. Nous avons également étudié une forme d’action culturelle qui est l’exposition. Je ne vous dirai pas toutes les expositions qui se sont faites sur le patrimoine immatériel, mais au Québec il y en a quand même plusieurs, avec leurs aspects négatifs également. Par rapport aux circuits thématiques, ma collègue Catherine Arseneault devait nous parler de Saint-Élie-de-Caxton, une petite ville ici au Québec où un conteur, Fred Pellerin, a vraiment permis de faire revivre cette ville et de développer un sentiment d’appartenance très fort. Au niveau du film ethnographique, il y a beaucoup de réalisations qui ont été faites et souvent on constate que la vidéo est un support intéressant pour la sauvegarde et la diffusion du patrimoine immatériel. Je vous invite d’ailleurs à consulter un projet qui est Wapiconi Mobile, un studio mobile qui est fait dans les communautés autochtones où les jeunes sont invités à prendre la caméra et à réaliser la sauvegarde de leur patrimoine immatériel. Ces films sont généralement très bien faits, diffusés au niveau international et remportent des prix. Donc, c’est une forme d’action culturelle. Bien sûr, je ne vous parlerai pas de tous les inventaires qui sont sur Internet, mais les nouvelles technologies permettent des actions culturelles très intéressantes; on en a vues plusieurs. Il y a les exemples de l’Écosse, de la Belgique, de la Finlande ou même de l’Autriche où on voit que toutes ces bases de données sont sur Internet et permettent une certaine forme de diffusion. Cependant, il manque souvent l’action culturelle derrière. En tout cas, au Québec, on en a plusieurs. Je vais citer celles pour lesquelles j’ai travaillé dont les base de données IREPI et IPIR, inventaire du patrimoine immatériel religieux, qui sont très intéressantes. Tout ça pour dire qu’il y a différents aspects d’actions culturelles qui sont faites aujourd’hui. Le musée virtuel du Canada présente aussi des choses très intéressantes. Nous avons rencontré une exposition, Voyage en des temps mémoriaux, qui est un genre de jeu vidéo 360 degré où on peut voir les savoir-faire des communautés autochtones de façon virtuelle. Les étudiants de ce cours sont amenés à réaliser des actions culturelles. Une des actions culturelles dont je voulais vous parler, qui est en lien avec la thématique du patrimoine immatériel, va avoir lieu lors des journées de la culture cette année en fin de septembre ou au début d’octobre. Les étudiants ont décidé de présenter certaines vidéos. Ça va se dérouler dans une brûlerie. Un comptoir va être comme ceci et nous allons avoir des écrans devant qui vont diffuser du patrimoine immatériel à travers la vitrine pour attirer les regards des passants. Nous allons avoir des porteurs de tradition qui vont réaliser, en direct sur le comptoir, un savoir ou un savoir-faire qui sera filmé par le dessus pour bien voir la pratique au niveau des mains et, en même temps, diffusé à l’extérieur pour qu’une fois encore les gens de la rue soient invités à venir par le regard. Une discussion se poursuivra à l’intérieur avec les porteurs de tradition et les gens intéressés. Il va également y avoir des performances. Donc, je lance une invitation à tous ceux qui veulent venir participer à cette activité dans mon groupe d’étudiants. D’ailleurs, si des porteurs de tradition sont intéressés à venir, je sais que monsieur Chénard du CVPV a été contacté par les étudiants pour nous fournir des noms. Je vous invite à cela. Juste pour conclure, je dirais que je pense qu’il est essentiel – et je pense que ce colloque l’a bien montré – de lier les différents univers, qu’ils soient politiques, universitaires ou des acteurs sur le terrain, pour que ces actions culturelles puissent vraiment voir le jour et puissent s’implanter et perdurer dans le temps afin que le patrimoine immatériel puisse exister. Merci.

M. Bolduc : Merci madame Forget. Je laisse la parole à monsieur Marcel Bénéteau.

Marcel Bénéteau : Bonjour tout le monde! Je suis très content d’être ici et je veux juste me présenter un peu. J’enseigne à l’Université de Sudbury dans le nord de l’Ontario, mais je suis originaire de Windsor qui est dans le sud de la province, collé sur la frontière américaine. Détroit n’est pas plus loin de Windsor que Lévis l’est de Québec. Mes champs d’intérêts, c’est surtout la tradition orale, mais en particulier dans la région de Détroit qui est un ancien peuplement français. En fait, c’est la plus ancienne communauté francophone à l’ouest de Montréal. Alors, contrairement aux visions très larges qu’on a pu partager ces derniers jours, moi ça va être assez étroit et basé sur mes expériences personnelles et les projets de recherche auxquels je suis associé. Il faut dire d’abord que j’ai fait la grande majorité de mes recherches sans même savoir qu’on pouvait être subventionné par quelqu’un d’autre que sa femme! Comme Catherine l’a dit l’autre jour, on a tous rêvé aux projets et aux initiatives qui ont été développés ailleurs. Du point du vue du patrimoine immatériel, ça figure à peine dans les politiques provinciales. J’ai imprimé un beau document de 38 pages du ministère de la Culture de l’Ontario qui explique comment identifier, valoriser et préserver le patrimoine culturel. Ce document aborde sur une page d’un petit paragraphe le thème du patrimoine intangible. Le reste, c’est vraiment plus des bâtiments. Du côté francophone, il n’y a qu’un seul organisme à la grandeur provinciale en Ontario. De toute façon, il y en a peut-être d’autres, mais du côté francophone le seul est le Centre franco-ontarien de folklore à Sudbury. Ce Centre a été fondé par le père Germain Lemieux. Principalement, le Centre contient ses collections de contes et de chansons. C’est un centre qui a un directeur et une secrétaire à temps partiel, donc c’est toujours difficile. Puis, en même temps, il y a un peu l’attitude chez les gens par rapport à notre patrimoine : « pas la peine de le sauver, c’est fait. » Il n’y a pas beaucoup de recherches qui se produisent, mais le Centre continue de mettre ses collections en valeur. Par exemple, ils sont en train de produire une pièce de théâtre, basée sur les contes de la région, qui va être jouée dans les écoles. Ils organisent une soirée de conteurs, des cafés chantant, des choses comme ça. Il y a maintenant un nouveau directeur et le Centre vient de déménager à l’Université de Sudbury. Donc, avec le nouveau directeur, on espère que le Centre va se réorienter plus vers la recherche maintenant. Sinon, en lien avec ce fameux département de folklore et d’ethnologie de l’Amérique française qui est à l’Université de Sudbury, c’est moi le seul professeur à temps plein et il y a quelques chargés de cours. Nos cours se donnent à distance, mais il y a quand même des choses intéressantes qui se passent. On offre un programme complet. Les étudiants peuvent faire un bacc en folklore. On est en train de développer un nouveau cours sur le patrimoine et l’identité franco-ontarienne. Je ne m’en rappelle pas exactement, mais j’aimerais citer cette belle phrase que quelqu’un nous a ramenée encore aujourd’hui : « je ne vis pas dans le passé, mais le passé vit en moi. » Ou, quelque chose comme ça. Il faut dire que pour les jeunes de premier cycle, les jeunes à l’université, ce n’est pas vrai. Le passé ne vit pas vraiment en eux, ils vivent dans le présent. Mais, dans tous nos cours, les étudiants doivent faire des enquêtes sur le terrain et ça leur permet de sortir du présent et d’entrer en contact avec le patrimoine vivant, si ce n’est que dans leur propre famille. Il y a des étudiants qui viennent et me disent « Heille! Je ne savais pas que mon grand-père était un “arrêteur de sang”. » Des choses qu’on ne peut jamais discuter en famille, à ce moment, il y a une espèce de coupure. Alors, c’est positif et on garde quand même toutes ces feuilles en archive. On a pour trente heures d’études faites par les étudiants, à peu près 2500 collections. Évidemment, des travaux d’étudiants ce n’est pas toujours parfait, mais il y a des choses intéressantes. Par exemple, on a environ 10 000 chansons qui ont été recueillies. Vous savez, si on regarde la collection du Père Lemieux, les 3 000 chansons qu’il a recueillies, c’est merveilleux. Mais, comme ça le dit dans la chanson Vivre dans la scrupulosité, quand on regarde les enquêtes des étudiants qui n’ont pas l’idée, ils continuent de dire que ce n’est pas une chanson traditionnelle. Alors, on voit que le milieu est très riche. Il y a bien des choses que père Lemieux ne voyait pas. Il avait déjà son idée, le genre de chansons qu’il cherchait. Dans le moment, on est en train d’essayer d’arrimer le programme du Centre du folklore avec notre programme d’étude. Donc, je pense que ça devient des choses intéressantes. Pour les comparses de la recherche, je pense que la recherche sur le terrain est une première valorisation du patrimoine, une première prise de conscience. Quand j’ai commencé à faire des enquêtes sur la chanson dans mon coin, les gens me sortaient les cahiers de La Bonne chanson et j’expliquais : « non, ce n’est pas ça que je veux. » Et puis, ils me disaient « bien, on avait des vieilles chansons, mais tu ne veux pas entendre ça! » Comme je le disais, je pense que c’est une première mise en valeur. Les gens réalisent qu’ils ont quelque chose d’important. Il y a quelques mois, j’étais à Windsor pour faire un concert, avec l’orchestre symphonique de Windsor, de chansons traditionnelles de chez nous que j’avais recueillies et arrangées pour l’orchestre. Vous allez me dire que c’est décontextualisé au boute, mais pour les gens, c’est important malgré tout. Un autre exemple est celui d’une école primaire qui a fait une petite pièce de théâtre basée sur les légendes que j’avais recueillies dans la région. Ça donne quand même une première reconnaissance pour les gens, quelque chose qui se rapporte à leur identité. Donc, « ça c’est nos chansons, c’est nos histoires, c’est nos mots, c’est notre langue. » Le temps passe vite quand on parle, mais peut-être que je dirais quelques mots sur le patrimoine culturel dans une situation qui est très minoritaire. Au Québec, les francophones, les Québécois se sentent peut-être minoritaires dans le contexte de l’Amérique du Nord, mais quand même, chez vous, vous pouvez prendre votre langue et votre culture. À Sudbury, en Ontario, c’est déjà pas si mal puisque la population est de 35 à 40% francophone. Il y a quand même une communauté assez dynamique. Mais, à Windsor, on parle de 5% de la population, et c’est juste du côté canadien. Alors, si la langue française survit toujours là, c’est grâce aux luttes que les milliers de professionnels ont menées aux cours des années : le clergé, les enseignants, les militants pour assurer la survie de la langue. Par contre, ces personnes ne sont pas vraiment inquiétées d’une culture locale, même du parler régional. C’est un peu l’idée que si on veut survivre, il faut se brancher au réseau; il faut des vrais francophones. Les référents culturels locaux sont des choses dévaluées, dévalorisées, même proscrites. Alors, la recherche sur le terrain, je pense qu’elle est la première étape afin d’identifier ces référents, de commencer à mettre en valeur ces choses. Je vais juste finir avec un élément dont une de mes informatrice, madame Citéra de Magoche, m’avait informé, elle qui m’avait chanté à peu près 150 chansons quand j’avais été la voir sur le terrain. À mesure qu’on se rencontrait, j’amenais des vieux cahiers manuscrits et des gens allaient dans des familles, regardaient ça et disaient « on chantait ça, mais tout ça c’est mal. Je vais te la chanter de la bonne manière! » En tout cas, à un moment, elle m’a dit : « là on recommence. On avait tous oublié nos chansons. C’est comme si on était dans le noir ». Et, finalement, elle m’a dit : « maintenant on commence à s’en souvenir. » Alors, je pense que c’est une réponse simple, mais oui la recherche est l’endroit par où il faut commencer. Il s’agit d’identifier les éléments qui nous distinguent et ensuite commencer le processus de revitalisation. Merci.

M. Bolduc : Je donne la parole à Charles Quimbert.

Charles Quimbert : Bonjour! Recherche et revitalisation. Comme on vous l’a dit, je parle en tant que directeur de Dastum et vice-président de la FAMDT [en France]. Je parle aussi comme chanteur et vous allez comprendre pourquoi. D’abord, l’intérêt de la recherche, pour moi, est absolument évident quand on dirige par exemple un centre de documentation comme celui qu’est Dastum. Heureusement, je dirais qu’on a pu profiter et bénéficier de tous les travaux qui ont été menés et de toute la méthodologie qui va de pair avec le terme de recherche. Parce que la science est bien liée à une méthodologie, un discours de la méthode, etc. Depuis Descartes on le sait! Heureusement, je dirais. Mais, heureusement aussi qu’il y a eu des mouvements associatifs, des personnes qui sont allées sur le terrain qui ont, elles aussi, travaillé de leur côté. L’intérêt d’un lieu comme Dastum est que c’est un lieu où convergent toutes ces approches. Si on commence par la collecte, je peux mentionner que tout ce que tu viens de dire est passionnant et mon organisme s’y retrouve complètement. Par exemple, on a fait des ateliers de formation à la collecte à Dastum, etc. Je ne veux pas trop parler de ça, mais c’est évidemment l’élément fondamental. Ensuite, il y a l’importance de la documentation à travers le travail dont on bénéficie, c’est-à-dire tout le travail de catalogage qui a été fait par l’univers scientifique qui est plus qu’intéressant! Sur la documentation – et ça prend en compte la question que tu posais aujourd’hui Pierre à savoir comment on a accès aux sources – c’est un travail minutieux et il faut être le plus rigoureux possible. Je pense que la rigueur est du côté du monde scientifique, admettons-le. Plus on sera rigoureux, mieux ce sera. C’est un travail immense lorsqu’il s’agit de la collecte et de la valorisation de cette collecte. C’est un travail de fourmi. Généralement, toutefois, les élus et les administrateurs ne se rendent pas vraiment compte de tout le travail qu’il y a à faire à ce niveau parce que si les sources peuvent être un jour utilisées et servir, il faut absolument qu’elles soient bien documentées. Mais, qu’est-ce qu’être bien documenté? On ne sait pas. On n’a pas forcément la réponse aujourd’hui parce qu’on est dans un contexte bien particulier. On travaille avec tout plein de choses qu’on ne juge même pas important de noter puisque qu’on le sait. D’accord, nous on le sait mais dans leur temps, eux, ils ne le sauront pas. C’est donc un travail de fourmi. Après, il y a tout ce travail des éditions qui met aussi en valeur les personnes collectées. Ce n’est vraiment pas beau comme terme. Les porteurs de savoir je ne sais pas si c’est plus joli. « Colporteurs », je trouvais ça assez joli : les colporteurs, les colportrices de savoirs. Évidemment, plus on va inviter les gens, plus on va faire connaître le patrimoine. Connaître pas forcément dans le sens de faire connaître à un public d’avertis, c’est-à-dire qu’il y a souvent les scientifiques qui sont en attente de nouvelles documentations. Par exemple, « je croyais qu’il y en avait qu’une version. Finalement, il y en a cinq dans le monde. C’est extraordinaire! », c’est pour les passionnés comme vous le voyez. Mais, il y a aussi le changement de regard qu’on doit apporter non seulement sur la personne qui chante, sur les porteurs de tradition, mais aussi sur la matière elle-même : « ha bon! Ça existe? On a ça chez nous? Puis, c’est édité dans une belle collection? » Vous savez, si ça passe à la télé, c’est forcément toujours bien! Donc, ce changement de regard est absolument nécessaire. On rejoint là toute la politique de valorisation dont on parle depuis deux jours : collecter, éditer, diffuser… La diffusion de tout ça, c’est aussi le travail d’un centre tel que, par exemple, celui de Dastum où il ne s’agit pas de garder pour soi mais de partager. Aujourd’hui, on est face à une culture choisie. Dans la revitalisation, on recherche la revitalisation. Par contre, quand on vivait dans nos petits villages et qu’il n’y avait pas de radio, pas de télé, pas de tout ça, on ne choisissait évidemment pas notre culture et on devenait des porteurs de tradition sans le vouloir. En fait, peut-être un peu quand même, j’espère que les gens voulaient d’eux-mêmes aussi. Mais, aujourd’hui, l’enfant est submergé d’informations. Comment peut-il se faire, lui, un choix par rapport à tout ça? Il est évident qu’il ne peut choisir que s’il connaît. C’est simple, je m’excuse : à moins que l’enfant enfonce des portes ouvertes, ce n’est pas facile. Mais, ces portes-là, il faudra les ouvrir parce que c’est un gros challenge que de faire connaître le patrimoine. Par exemple, même en Bretagne, la culture bretonne, on va nous dire « oui, mais c’est du passé! » On n’imagine pas quelqu’un qui puisse avoir un tel élan au point que son patrimoine est sa passion et que c’est avec ça qu’il va vouloir vivre. Aujourd’hui, à ce sujet, si vous envoyez des gens dans un cercle dans le village et qu’ils se retrouvent sur une scène, obligés de chanter, c’est évidemment toujours drôle. Ça ne se fait pas du jour au lendemain, mais ça se prépare. Il y a quand même des jeunes qui ont envie de découvrir le patrimoine. Donc, quand ils construisent leur cheminement et quand ils construisent même un projet professionnel ou amateur, si on voit leur envie et leur désir de chanter, de jouer de l’accordéon ou de danser, ça donne aussi envie. Par rapport à ça, il est évident que ce type de moyens, tout ce qui est édition ou diffusion va aider à faire connaître, à changer le regard et à affirmer un choix. Je parlais aussi de la recherche et la vitalisation. Il faut dire que ces moyens aident à une véritable revitalisation. Je vais revenir sur la recherche pour une troisième fois, mais par rapport à la vitalisation, Jessica posait la question : est-ce que la sauvegarde c’est simplement la patrimonialisation? Je suis même étonné qu’on puisse se poser une question comme ça. Bien sûr que tu ne la poses pas comme ça, mais sauvegarder c’est évidemment de promouvoir une pratique. Et, je suppose que vitaliser c’est de promouvoir une pratique. Il se trouve en fait que les chercheurs d’une certaine génération, par exemple celui qui est à ma droite, sont à la fois des chercheurs, des scientifiques et des praticiens. C’est un fait notable parce que la génération qui arrive est constituée de chercheurs, pas forcément de praticiens. C’est peut-être que tout change, tant mieux. Moi, j’ai fait le choix, et je veux vous parler de ça quelques secondes. J’étais universitaire. Je suis donc diplômé et psychologue, mais j’ai voulu faire du terrain. J’ai fait beaucoup de terrain comme vous, mais ça n’a jamais été tout en haut dans la société d’ethnologues. Ce que je souhaitais, c’était de me familiariser et ainsi être dans la transmission. J’ai alors fait beaucoup de terrain pour rencontrer un bon nombre de personnes. Je me suis jamais préoccupé d’une rigueur scientifique. J’ai peut-être eu tort, peut-être que ça aurait été fabuleux. Par contre, je me suis préoccupé de la pratique. Je cherchais une sorte de transmission, de légitimité, etc. Donc, c’était chacun sa question. Du coup, ce qui arrive pour le troisième point que je voulais soulever en recherche et vitalisation, c’est qu’il y avait beaucoup de chercheurs qui étaient des praticiens. À l’inverse, il se trouve aujourd’hui qu’il y a beaucoup de chercheurs qui ne sont pas des praticiens et qu’il y a beaucoup de praticiens qui n’ont pas envie d’être des chercheurs. Comment mettre chacun à la bonne place? Comment trouver la place de chacun? Encore, c’est tant mieux qu’il y ait des chercheurs qui soient praticiens et des praticiens qui soient des chercheurs. Mais, comment donner une place à chacun? Enfin, quelle place prendre? Parce que d’un autre côté, je peux quand même le dire, étant scientifique, la science ce n’est pas la vérité. Il y a une histoire de la science. Aujourd’hui, on parle de recherche-action. Avant, c’était encore autre chose. Il y a toute la question – et ça j’aimerais quand même que ça soit soulevé de temps en temps – à savoir comment on construit le sujet de sa recherche. Pardon, pas le sujet mais l’objet de sa recherche. L’objet ne préexiste pas à la recherche. Quand on faisait de la collecte au 19e siècle, ce n’était pas du tout de la même manière qu’aujourd’hui. Ça veut dire que, parce que les préoccupations ne sont pas les mêmes, on ne pose pas les mêmes questions. On ne s’inquiète pas des mêmes questions. On ne cherche pas les mêmes réponses. C’est un aspect très important à connaître et à bien cerner. Du coup, on se pose par exemple la question que vous avez posée sur la restitution. J’entendais ce matin : « on va apporter, on va donner des garanties de restitution au peuple dont je ne sais pas prononcer le nom. » Mais, pour la recherche, il y a une nouveauté. Des promesses comme ça, il y en a eues des centaines. Pourtant, qui est garant de la promesse? C’est ça le problème. Quelle déontologie y a-t-il? Ce problème pose la question du lien entre la recherche et la vitalisation en ce qui concerne une préoccupation déontologique. C’est-à-dire : à quoi je m’engage? Quel est le contrat entre le droit et le devoir? Jusqu’où vais-je dans le droit et quels sont mes devoirs? Ce sont ces questions qui sont posées. Par la suite, on est main dans la main. Cependant, pour prendre l’exemple de la Bretagne, le lien entre la recherche et la vitalisation n’a pas toujours été simple. Il y a des chercheurs qui partageaient, d’autres qui ne partageaient pas. Ceux qui ne partageaient pas, on avait du mal à accéder à leur fonds. D’autres, au contraire, ont partagé leur fonds. Ce sont des questions très simples comme ça. Mais, je pense qu’à chaque projet se pose la question à savoir quelle est la place de chacun. Je parlais hier d’un projet qu’on a fait, le dernier projet du CRVC, qui était d’une certaine habilité parce que chacun avait trouvé sa place et que personne ne contestait la place de l’autre. Le chercheur avait besoin, par exemple, de l’entendement du Breton pour voir de quoi ça parlait. Ainsi, chacun sa place et ça devient des informations qu’on pouvait trouver sur le site de Dastum, bien sûr. En tout cas, je pense qu’à chaque projet ce n’est pas si simple qu’il n’y paraît et que la science n’est pas la vérité. La science, c’est la construction d’un modèle. On construit un modèle qui nous aide à réfléchir. On en a besoin! Je ne suis pas en train de dire qu’ils n’en ont surtout pas besoin, au contraire. Mais, aujourd’hui, la question de l’objet de cette recherche est une question très complexe. C’est la question des sciences humaines. Les sciences humaines, ça fait un siècle que ça existe. Un petit peu plus maintenant, mais on est au début. Vous savez, même quand on est dans les sciences dures il peut y avoir deux modèles de physique différents. On ne fait pas du tout la même chose et pourtant, ce sont deux modèles contradictoires. Ainsi, dans les sciences humaines, vous voyez les portes que cette situation ouvre. C’est vertigineux à quelque part. Plus on y réfléchira, mieux ce sera. Ma petite conclusion est donc cette invitation à la réflexion. Il y a un besoin derrière et c’est évident, sinon les chercheurs seraient dans une tour et les praticiens de l’autre côté. Au contraire, on a absolument besoin de la méthode de l’un et de la pratique de l’autre, mais la question est de savoir comment se définissent les tâches. Il y a un besoin d’une sorte de contrat social ou d’une déontologie de l’un et de l’autre. À chaque projet, je trouve que c’est intéressant de poser cette question. Merci.

M. Bolduc : Merci Monsieur Quimbert. Pour la dernière intervention donc, on passe le micro à madame Danielle Martineau.

Danielle Martineau : Bonjour à tous! Vous comprenez évidemment que nous avons su autour de 10h qu’on avait peut-être une opportunité de venir présenter le type de travail qui se fait au Centre du patrimoine vivant de Lanaudière. Donc, on s’est concerté et mon intervention va être très simple, mais faite avec beaucoup de cœur. J’ai fait de la recherche pendant longtemps. Je ne suis pas une ethnologue, mais je suis capable d’utiliser les méthodes sans problème. Je pense que ce n’est quand même pas si compliqué de comprendre les méthodes au niveau de la recherche. Maintenant, dans le cadre du CPVL, j’aimerais vraiment vous parler de nous, de notre approche et notre philosophie en utilisant la recherche, mais dans l’expérience et dans l’action. C’est très majeur. Je ne répéterai pas ce qu’est l’organisme parce que hier Audrey l’a bien présenté. Vous viendrez nous voir [au kiosque des exposants], vous nous poserez des questions. Ça va nous faire plaisir et au mieux, vous viendrez nous voir dans Lanaudière! Par contre, ce que j’aimerais vous expliquer c’est que l’organisme existe seulement depuis trois ans. Ce qu’on a premièrement choisi de faire est d’identifier les valeurs qui sont importantes parmi les gens avec lesquels on travaille. Donc, les gens qui sont justement ceux qui possèdent les savoirs. C’est sûr que ça ne se fait pas comme ça, ça demande de la réflexion. Pour avoir été là-dedans pendant un bout de temps, j’ai quand même essayé de sortir quelques aspects qui sont importants pour ces personnes. Quand je faisais mes recherches, je demandais toujours aux gens : « qu’est-ce que vous pensez de ce que je suis en train de faire? Qu’est-ce que vous pensez qui serait un bon outil pour la transmission? » Évidemment, il n’y avait pas nécessairement d’organismes reliés à ça, mais les gens ont des réflexions. Ces personnes ont des réflexions et je dirais même peu importe l’âge parce que, au Centre où on travaille, on a actuellement un projet dont je vais vous parler plus précisément qui s’appelle Jeunes collecteurs. Dans le projet en ce moment, il y a quatre générations qui sont impliquées dans la recherche et à qui on pose des questions. Il y a deux des gens collecteurs qui ont vraiment choisi d’aller autant chez l’arrière-grand-mère que chez les deux jeunes qui ont huit ou neuf ans, je ne sais pas exactement. Zachary et Évelyne ont une réflexion sur ce qu’ils savent et à quel point c’est précieux. C’est important et intéressant de l’entendre même de la part des enfants. Ainsi, tous les projets du CPVL ont été basés sur l’expérience à travers la recherche. Qu’est-ce que fait un organisme quand il se crée? Il veut avoir de l’argent. Comme outil de financement, on a décidé de faire un disque avec les gens du village pour nous aider à trouver du financement. Évidemment, on a dû gérer l’abondance parce qu’on est dans un village où presque tout le monde chante! Mais, il y a quand même eu une sélection qui a été faite à travers des élus municipaux qui sont chanteurs ou des gens qui sont dans le milieu, qui sont aussi des professionnels et des chanteurs. Je me souviens, quand on a fait la réunion, ils me disaient « On n’est pas pour nous autres encore chanter. On va aller voir la madame qui nous a montré cette chanson-là. Puis, elle, on en a jamais entendu parler, mais c’est une excellente chanteuse. » Ou, « lui, il faut vraiment qu’on l’entende. » On a donc bâti notre projet de cette façon. On l’a réalisé d’une manière très simple dans un cercle de chansons où on a enregistré les gens. On a expliqué aux gens ce qu’on était en train de bâtir. On leur a demandé s’ils voulaient participer au financement et ça s’est fait de manière très simple. Ça a donné un disque qui s’appelle Saint-Côme peut vous en chanter parce que c’est un fait : ils peuvent vous en chanter pendant des jours et des jours! Le résultat est qu’on a entendu des gens qu’on ne voyait pas sur des scènes. Même parmi le village, les gens ne soupçonnaient pas que cette personne entendue sur le disque chantait parce que cette personne chante tranquillement dans sa cuisine. Et, ça lui suffit. C’est correct ça, on a le droit de chanter dans notre cuisine quand on est bien. Je me souviens de certains témoignages de gens qui disaient : « ça travaille bien mieux quand on chante! » Pour eux, c’est une application. En plus, c’est intéressant de voir les réactions des gens dans le village qui disent « je ne savais pas que tu chantais! » Et l’autre répond : « bien oui! » Même, la fille de cette personne qui est venue chanter sur le disque a découvert que son père chantait alors qu’elle l’ignorait. Dans un village de chanteurs, vous vous imaginez! Au final, elle s’est reconnectée à son père à travers ce projet. Pour nous, comme je vous ai dit, l’expérience ou la recherche se fait dans l’action. C’est totalement là-dedans. C’est justement ce que j’ai proposé à l’organisme de faire à travers l’expérimentation. Les gens vivent toujours une expérience parce qu’à force de faire des commissions parlementaires, ce n’est vraiment pas mon truc! À un moment donné, j’ai besoin que ça bouge. Puis, je l’ai fait. Mais, l’important pour moi est d’être en contact avec les gens. Donc, on a mobilisé des gens dès la première activité. Je vous dirais que ça a été très facile. Ensuite, durant les journées de la culture, c’était tout à fait impensable qu’il y ait autre chose que ce que les gens font dans le village. Ainsi, depuis l’avènement des journées de la culture et le Centre qui participe dans le village, il y a toujours une activité qui est présentée. La dernière était très intéressante parce que Saint-Côme est aussi un village de trappeur. Il y a beaucoup de connaissances au niveau de la forêt et c’est cette activité qui a été mise en lumière. C’est intéressant parce que les trappeurs, c’est une pratique qui est complètement différente et qui n’est pas aussi conviviale que la chanson. Il y a donc eu moins de participants. Mais, ces participants étaient très interpellés par le fait de pouvoir partager des connaissances sur la trappe et ils étaient fiers de les offrir dans le cadre des journées de la culture. Donc, on ne se limite vraiment pas seulement à la chanson. On intervient également beaucoup en milieu scolaire. Comment on fait? On travaille toujours au niveau intergénérationnel. Je pense que je suis en train d’en sauter. Excusez-moi…

[…]

Fin manquante.

* * *

Synthèse des débats par Cassandre Lambert-Pellerin:

Plusieurs thématiques intéressantes ont été abordées par les participants à la table ronde sur le rôle de la recherche ethnologique (collecte, analyse et documentation) dans la vitalisation de la culture traditionnelle. Le discours de chacun, articulé autour d’exemples propres à leur milieu de pratique, de recherche et d’action, a mis de l’avant des questionnements et des réalités que tous partagent.

La collecte : son rôle hier et aujourd’hui

La collecte a toujours tenu un rôle fort important dans la recherche sur la culture traditionnelle. Pierre Chartrand en a fait un rapide historique. Si les travaux de recherche se résumaient, dans les années 1950, à de vastes enquêtes visant à collecter le plus de danses, de musique, de chants possible, les résultats de ces travaux étaient utilisés comme référence dans les décennies 1970 et 1980 : un groupe de musique souhaitait parfaire son répertoire, on allait dans un centre d’archives et y trouvait de nouvelles chansons à ajouter à son répertoire. Les années 1980 et 1990 laissent apparaître une professionnalisation du monde de la musique traditionnelle, entrainant ainsi une vague de création de plus en plus présente. Le résultat de collectes sont désormais plutôt un point de départ pour les praticiens, qui ne se réfèrent plus autant aux travaux des ethnologues pour bâtir leur répertoire. « La collecte, pour moi, c’est le terreau dans laquelle pousse la fameuse plante et la création comme une autre branche : il y a ceux qui restent et qui veulent reproduire, d’une façon ou d’une autre – on voit toujours de façon personnelle le répertoire collecté – et il y a ceux qui créent. La création peut être nourrie aussi évidemment par la collecte. »

Marcel Bénéteau reconnaît aussi le grand travail de collecte qui a été réalisé en Ontario francophone, entre autre par le père Germain Lemieux. Cependant, il note un effet pervers que les travaux de collectage du passé peuvent avoir sur le présent : l’idée qu’on n’a plus besoin de s’intéresser aux traditions, de continuer la recherche, puisque les chercheurs ont déjà collecté. Le patrimoine est « sauvé », on finit donc par s’en désintéresser.

Si les grandes collectes ethnographiques ont été d’une importance capitale pour le développement de la recherche en ethnologie, il est cependant nécessaire de donner une nouvelle lancée à la recherche sur la culture traditionnelle afin d’en faire reconnaître sa pertinence.

Comme le souligne Célia Forget, le travail d’inventaires qui a été réalisé à ce jour a permis de réfléchir sur le patrimoine immatériel dans sa dimension de collecte et de sauvegarde, mais pas réellement dans une optique de valorisation. Il est difficile de répondre à la question Comment mettre en valeur le patrimoine immatériel? en s’arrêtant à l’étape du collectage. Voilà pourquoi il est important de penser la recherche ethnologique dans une perspective de recherche-action, une recherche qui implique dès le début les acteurs du milieu dans laquelle elle se déroule et qui vise comme finalité à la recherche une action culturelle. Forget a la chance d’enseigner cette forme de recherche à l’Université Laval grâce au cours de formation pratique Traditions et actions culturelles.

S’il est vrai que les recherches actuelles en ethnologie travaillent de plus en plus en ce sens, il ne faut pas pour autant évacuer les résultats des collectes et inventaires effectués depuis une soixantaine d’années. Les centres d’archives regorgent de données qui sont souvent difficiles d’accès. Comme le dit Pierre Chartrand, il y a un travail important à faire sur la création d’outils adéquats et performants pour permettre une consultation adaptée aux habitudes de recherche des nouvelles générations. À ce sujet, le Centre Mnémo a comme projet de fédérer les centres de documentation afin d’en rendre le contenu, ou d’abord le catalogue, disponible sur Internet. Il demeure donc encore de nouvelles avenues à explorer pour lier la communauté au patrimoine immatériel dont il est issu.

L’importance des liens entre le milieu de la recherche, de l’enseignement et de la pratique

Si une idée est récurrente parmi le discours des participants, c’est bien l’importance de la synergie entre les milieux universitaires (enseignement, recherche) et les milieux associatifs (pratique). Pierre Chartrand et Charles Quimbert rappellent tous deux que plusieurs générations de chercheurs en ethnologie (comme eux-mêmes d’ailleurs) étaient également praticiens, mais que cette tendance se modifie et il faut travailler pour que ces mondes ne s’éloignent pas. Comme le dit Charles Quimbert, « sauvegarder, vitaliser, c’est promouvoir une pratique. » Il est nécessaire de conserver des liens entre les expertises. Danielle Martineau présente ainsi la mission du CPVL : un travail de recherche, mais inscrit et ancré dans l’expérience et dans l’action.

Marcel Bénéteau parle du besoin de cohésion, surtout dans un milieu minoritaire. Il se réjouit donc des liens nouvellement créés entre le baccalauréat en folklore de l’Université de Sudbury et le centre franco-ontarien de folklore. La recherche sur le terrain, mise en place en collaboration par les deux institutions de Sudbury, permet aux jeunes une première prise de conscience de la richesse et de la présence de patrimoine immatériel dans leur communauté, selon Marcel Bénéteau une première étape de valorisation du patrimoine.

Lorsque Célia Forget explique le processus de réalisation d’une recherche-action, elle insiste également sur l’importance des liens entre les différents univers : celui des chercheurs et celui sur lequel les chercheurs travaillent. « Je pense qu’il est essentiel, et je pense que ce colloque l’a bien montré, de lier les univers, les différents univers, qu’ils soient politiques, universitaires ou des acteurs sur le terrain, pour que ces actions culturelles puissent vraiment voir le jour et puissent s’implanter et perdurer dans le temps, pour que le patrimoine immatériel puisse exister. »

Les effets de la recherche sur les porteurs de tradition et sur le public

L’impact le plus important de la recherche ethnologique demeure l’effet qu’elle a sur les porteurs tradition selon Pierre Chartrand. Leur rappeler la valeur de leurs savoirs en s’y intéressant. Marcel Bénéteau a aussi été confronté à ce préjugé que les porteurs ont envers eux-mêmes : « Quand j’ai commencé à faire des enquêtes sur la chanson dans mon coin , les gens, ils me sortaient les cahiers de la bonne chanson et j’expliquais « non, ce n’est pas ça que je veux. » Et puis là, ils me disaient « bien, on avait des vieilles chansons, mais tu ne veux pas entendre ça. » Mais, alors, je pense que c’est, comme je dis, c’est une première mise en valeur. Les gens réalisent qu’ils ont quelque chose d’important. » C’est pourquoi, l’équipe du CPVL a choisi de mettre de l’avant les valeurs des personnes avec qui ils travaillent pour valoriser les personnes qui possèdent des savoirs.

Si la recherche a un effet sur les porteurs de tradition, elle donne aussi une légitimité aux pratiques et favorise la valorisation auprès d’un public plus large. Pierre Chartrand rappelle l’intérêt renouvelé pour la danse suite à la réalisation de capsules télévisuelles dans une communauté qui considérait cette pratique comme « quétaine ». C’est également dans cette ligne de pensées que Célia Forget rappelle la nécessité de réaliser des actions culturelles après une recherche pour permettre la médiation de la culture, ainsi une meilleure connaissance de la culture.

En milieu minoritaire, le rappelle Marcel Bénéteau, la survie de la langue est passée par travail de professionnels (membres du clergé, enseignants) qui ont cherché à se rattacher à un réseau francophone établi, souvent le Québec. Le recours à un modèle autre que régional a entrainé une certaine dévalorisation des référents culturels locaux. La recherche permet de travailler sur la culture locale et de la valoriser de nouveau. « Il faut identifier les éléments qui nous distinguent. Et puis, commencer le processus de revitalisation »

Dans Lanaudière, le grand public n’est pas seulement touché par le résultat des recherches ethnologiques, le CPVL tente de l’inclure à même ses travaux. Danielle Martineau présente le projet Jeunes collecteurs où sont impliqués quatre générations, permettant aux enfants du coin de découvrir et s’intéresser à la collecte, et par le fait même, aux aînés. Les actions du CPVL entraînent donc une mobilisation de la communauté et du milieu scolaire pour la découverte et la redécouverte de talents de la région

La diffusion au large public : documentation et changement de regard

« Ce qui nous intéresse, nous, c’est que les centres qui ont une richesse énorme qui n’est pas connue justement de cette nouvelle génération là, qui veut s’en aller dans la musique traditionnelle, ait accès à ça. » Pierre Chartrand exprime ainsi le besoin qui existe dans le milieu de la recherche d’intégrer des résultats de collecte, des documents d’archives ethnologiques à la somme impressionnante de données disponibles sur Internet. Charles Quimbert renchérit en parlant du changement de regard qui doit s’opérer pour ne plus voir la culture traditionnelle uniquement liée au passé, à des méthodes de conservation d’une autre époque et à une diffusion pour un cercle d’initiés, mais plutôt l’inclure dans le quotidien et ainsi la réintroduire comme un élément de la culture au même titre que les produits télévisuels ou Internet.

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