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Critiques sans fondement dans La Presse et au PQ

Le Conseil québécois du patrimoine vivant fait l’objet d’attaques injustifiées dans un article paru dans La Presse du 20 juillet intitulé «Patrimoine culturel : le projet de loi appauvrirait le patrimoine immatériel».

Le journaliste Paul Journet relate d’emblée que le projet de loi 82 sur le patrimoine culturel « favoriserait grandement les intérêts particuliers d’un groupe, le Conseil québécois pour [sic] le patrimoine vivant (CQPV) », et  cite certains propos à l’effet que « C’est un secret de Polichinelle qu’il s’agit du projet de loi du CQPV ». L’auteur rapporte à nouveau que, selon deux chercheurs, « le projet de loi favorise ‘curieusement’ cet organisme [… et que] le projet de loi réduit la protection du patrimoine, mais favorise les activités du CQPV. »

L’article se fait également le relais d’opinions selon lesquelles le lobby du CQPV aurait fait en sorte que la définition actuelle du « patrimoine immatériel » du projet de loi 82 aurait pris le pas sur la définition de l’UNESCO de 2003 dans le texte de la future loi. L’auteur cite par ailleurs une spécialiste en urbanisme et en architecture – dont l’excellent travail se situe néanmoins assez loin des préoccupations et des champs d’expertises reliés aux pratiques culturelles vivantes –, qui déplore notamment le fait que « Le projet de loi ne contient pas les notions d’espace culturel et d’outil, qui figurent dans la définition de l’UNESCO, mais il ajoute celle de tradition. »

Il convient maintenant de rectifier ces opinions basées sur de fausses informations.

D’abord, les allégations selon lesquelles le Conseil entretiendrait des liens privilégiés avec la ministre de la Culture ou son Ministère sont sans fondement. Le Conseil, bien qu’il soutienne le projet de loi 82, a d’ailleurs émis des critiques importantes à l’endroit de ce dernier. Ces allégations trouvent sans doute leurs assises dans le fait que le Conseil demeure le seul des acteurs mentionnés dans l’article de La Presse à avoir soumis un mémoire sur le projet de loi 82 et à avoir souhaité participer à la commission parlementaire relative à celui-ci, et qu’il représente un des seuls à posséder les compétences requises pour commenter de façon détaillée un texte de droit. Enfin, de dire que la définition du patrimoine immatériel du projet de loi correspond à celle du Conseil apparaît d’autant plus absurde que celui-ci a recommandé des précisions et des ajouts à ladite définition dans son mémoire intitulé Le patrimoine immatériel dans la législation québécoise.

En réalité, le fait que la définition du patrimoine immatériel du projet de loi 82 ne mentionne pas les « objets et espaces culturels » qui sont associés aux pratiques du patrimoine immatériel n’a pas d’impact véritable. Le Conseil l’a répété à maintes reprises, notamment dans son Mémoire. En effet, que l’on indique ou non un instrument nécessaire à la pratique d’une activité patrimoniale n’aura pas d’incidence réelle pour la suite des choses : un canotier sur glace continuera d’utiliser un canot à glace pour pratiquer son sport, un musicien, d’utiliser son violon ou une artisane, du fil à tisser, et ce, que l’on inclut les « objets » ou non dans la définition du patrimoine immatériel. Il est en ce sens judicieux de la part du législateur de ne pas inclure les « objets » ou les « espaces culturels » dans la définition du patrimoine immatériel, car ceci permet d’éviter de détourner l’attention portée vers des pratiques culturelles traditionnelles au profit de produits ou de lieux, qui ne constituent que les supports contingents de ce qui est désigné comme du patrimoine immatériel. C’est en définitive ce détournement qui est susceptible d’appauvrir le soutien au patrimoine immatériel, ce que plusieurs ont fait remarquer depuis 2003.

D’autre part, la crainte de voir dans la définition le mot « tradition » figer le patrimoine vivant (comme au Village québécois d’antan, qui ne fait pas partie du patrimoine immatériel en raison même de ce caractère théâtral et folklorisé pour les touristes) apparaît tout aussi injustifiée. Cette crainte ne fait que renforcer la raison même pour laquelle il faut sauvegarder et promouvoir les pratiques traditionnelles, c’est-à-dire le manque de reconnaissance, dans la population et chez certains chercheurs, envers le patrimoine immatériel et les expressions traditionnelles qui en font partie. Ce manque de reconnaissance et de soutien pour les expressions orales traditionnelles représentait d’ailleurs la raison pour laquelle l’UNESCO a produit la Convention de 2003. Notons qu’il s’agit bel et bien de « tradition » lorsqu’on parle de patrimoine immatériel, celui-ci étant transmis de génération en génération et recréé en permanence par les communautés et groupes, selon les termes mêmes de l’UNESCO. Si le mot « tradition » vise le référent couvert par la loi, le CQPV recommande néanmoins de remplacer dans la définition le terme « tradition » par les vocables « recréé en permanence » et « de génération en génération » afin de préciser davantage ce référent, ou bien d’ajouter ces vocables dans un lexique incorporé au texte de loi, voire encore dans les critères d’un futur programme de soutien lié au patrimoine vivant.

Bien que cela aille sans dire, il convient également de signaler que le projet de loi ne favorise pas le CQPV en propre, mais que la loi qui en découlera devrait favoriser le patrimoine immatériel et ses divers acteurs, dont, nous l’espérons, le regroupement national en patrimoine immatériel que constitue le CQPV. Il s’agit de l’un des objectifs de la loi que d’offrir davantage de soutien à ceux qui font vivre les diverses pratiques traditionnelles du patrimoine immatériel au Québec. Il faut du reste rappeler que, malheureusement, tel que rédigé actuellement, notamment en vertu de l’article 78.5, le projet de loi ne prévoit pas de soutien financier pour la « mise en valeur » ou pour la « transmission » des éléments du patrimoine vivant, mais seulement pour la « connaissance », et donc la recherche. Cette dernière, bien qu’elle apparaisse fort souhaitable, constitue pourtant un aspect relativement marginal dans le processus de sauvegarde de pratiques patrimoniales. Encore là, il demeure difficile de saisir la position d’un petit groupe de chercheurs, qui restent les premiers à pouvoir bénéficier du projet de loi.

On comprend également mal en quoi le projet de loi pourrait « appauvrir » ou encore « réduire la protection » du patrimoine immatériel, puisque celui-ci n’est pas reconnu à l’heure actuelle au niveau provincial, ni dans la loi en vigueur, ni dans des politiques spécifiques. Ce projet de loi apparaît plutôt dans ce contexte comme un important pas en avant pour la reconnaissance et la sauvegarde du patrimoine immatériel. Il demeure du reste difficile d’appauvrir davantage le patrimoine immatériel, qui ne reçoit pratiquement rien en termes de subventions par le ministère de la Culture. À titre d’exemple, le CQPV – censé jouir d’après les propos parus dans La Presse d’une influence particulière auprès de la Ministre – n’a pour seule équipe à l’heure actuelle qu’un directeur, une adjointe à une journée par semaine et onze membres du CA bénévoles…

Le député du Parti Québécois de la circonscription de Drummond, Yves-François Blanchet, en rajoute et illustre dans un communiqué du 21 juillet qu’il s’adonne à de la basse politique en proférant des allégations débordantes de malhonnêteté intellectuelle. Il demande le retrait pur et simple du projet de loi 82 sur la base des accusations relayées dans La Presse, en ajoutant sans la moindre preuve que le CQPV aurait fait des « pressions intenses » auprès de l’opposition officielle pour l’adoption du projet de loi « dans sa forme actuelle », et que le processus législatif « est contaminé depuis le début » par le CQPV. Or, le communiqué du CQPV intitulé « Des pas de tortue pour l’étude détaillée du projet de loi 82 » enjoignait au contraire le député à proposer des amendements concrets sur la base des positions des groupes qu’il aurait entendus en commission parlementaire, et à cesser d’improviser et de bloquer inutilement le processus. Il semble que le député de l’opposition n’ait lu aucun des documents que le CQPV a rendu public. M. Blanchet préfère prêter des intentions et un pouvoir démesuré au Conseil et se fier à un groupe restreint de «scientifiques» qui n’ont rien proposé de concret à ce jour, si ce n’est la modification de la définition du patrimoine immatériel. Il soulève avec ire que le CQPV serait le second organisme en patrimoine le mieux financé au Québec avec… 52 000$, en prenant bien soin de taire les sommes publiques reçues annuellement par les «scientifiques» en question. Il ne fait ici que démontrer à quel point le milieu associatif du patrimoine immatériel au Québec demeure sous-financé, d’où l’importance encore une fois d’une nouvelle Loi sur le patrimoine culturel.

Le député de Drummond déplore d’autre part le fait que les experts mentionnés dans l’article de La Presse étaient absents de l’important colloque international sur Les mesures de soutien au patrimoine immatériel : gouvernements, institutions et municipalité, tenu en avril dernier à Québec à très peu de frais, en partenariat avec le Secteur de la Culture de l’UNESCO et sous la présidence d’honneur de madame la Ministre St-Pierre. Il omet de spécifier que ces «experts » ont tous négligé de soumettre des propositions de communication ou refusé, même après invitation, de participer soit en tant que panélistes ou auditeurs à cet événement, et il omet de mentionner la présence d’autres experts québécois des plus compétents. Tout porte à croire que la prise en main du patrimoine immatériel par les personnes et les groupes qui le font vivre en irrite plusieurs au Québec.

Le Conseil québécois du patrimoine vivant tient à souligner l’excellent travail qu’accomplissent non seulement les médiateurs du patrimoine vivant, les nombreuses associations culturelles au Québec de même que les chercheurs en général, mais également les personnes concernées par le processus législatif lié au patrimoine culturel au sein du gouvernement du Québec. Leur action assure une vitalité dans le domaine des arts et des savoir-faire artisanaux traditionnels, et nous avons bon espoir que la promotion et le développement de ces arts, savoirs et pratiques actuels seront portés dans le futur par leur dynamisme et leur dévouement.

Le Conseil québécois du patrimoine vivant constitue le regroupement national en patrimoine culturel immatériel. Il rassemble et représente plus d’une cinquantaine d’organismes culturels en patrimoine vivant oeuvrant dans les différentes régions du Québec. www.patrimoine-immateriel.qc.ca